Lettre n°1 - de l'artiste à l'acquéreur


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Paris, le 5 novembre 2014

 

Chère équipe de la Bibliothèque Kandinsky,

Merci. Il nous serait difficile de traduire par des mots la joie qui nous a transportées le jour où nous avons appris que vous souhaitiez acquérir notre édition "Pif" et que vous acceptiez par conséquent de négocier avec nous. Fortes de ce sentiment intense, nous avons décidé de faire de cette négociation quelque chose de beau, quelque chose d’important.

Nous aurions pu vous proposer une négociation classique. En somme, une négociation permettant de nous mettre d’accord sur un prix, une négociation sur le nombre de zéros à écrire sur un chèque.


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Cette négociation aurait duré une vingtaine de minutes, et nous aurions été quittes. Mais il y a quelque chose de dramatique dans la rapidité des transactions monétaires. Il y a quelque chose qui ne nous convient pas.
C’est une expérience que l’on vit chaque fois que l’on fait des courses : une fois qu’on a payé sa baguette de pain, la boulangère ne nous doit rien et nous ne devons rien à la boulangère. La boulangère reste libre dans sa boulangerie et nous repartons libres de la boulangerie.
Résultat des courses : tout le monde est libre. 

Ce n’est pas amusant d’être libre tout seul.
— Alfred Jarry.

Plutôt que de plier tout cela en deux temps et trois mouvements, nous vous avons invités à engager une relation plus intime, plus intense.

 

Savez vous que le cycle d’Uruguay (qui a mené à la création de l’Organisation Mondiale du Commerce) a duré 87 mois ?

Savez vous que le cycle d’Uruguay (qui a mené à la création de l’Organisation Mondiale du Commerce) a duré 87 mois ?

 

Plus le cycle de négociation sera long, plus nous serons allées loin dans la relation que nous engageons avec vous. 

Allons-y donc. Nous engageons, par la présente lettre, le Cycle de négociations relatif à la fixation du prix du « Pif », sous titré « La critique d’art ».  Et nous nous apprêtons maintenant à vous présenter le paradigme qui guidera nos réflexions, afin de commencer la négociation sur de bonnes bases.

 
 

Le saviez-vous ?

Les artistes situent souvent leur pratique dans une perspective historique, en se posant comme héritiers de mouvements faisant référence. Se soumettant (librement) à une influence, ils disposent de clés pour savoir comment se comporter dans n’importe quelle situation quotidienne. Cela leur permet de se référer à un ensemble de valeurs, d’éviter toute réaction gratuite ou irrationnelle, pour tendre vers une gestion cohérente et harmonieuse des situations auxquelles ils sont confrontés.
Par exemple, un artiste influencé par le dadaïsme pourrait formuler sa demande d’échange à la Bibliothèque Kandinsky de la manière suivante :

« Dou bling bling tu ta tu pouic ? »

 

Fort heureusement nous ne nous revendiquons pas du dadaïsme, mais du réalisme. Le réalisme est un paradigme artistique français du 19ème siècle. Dans une période marquée par l'opposition entre le romantisme et le classicisme, le réalisme ouvrait une nouvelle voie en évoquant la réalité sans idéalisation et en abordant des thématiques politiques ou sociales.

 

En tant qu’artistes contemporaines, nous devrions nous revendiquer du post-réalisme, et vous demander, à vous, représentants de la Bibliothèque Kandinsky, le post-impossible.  Stratégiquement, bien sûr, ce serait malin. Mais nous faisons le choix de nous revendiquer du réalisme (France, 19ème).

 

Réalistes - point d’interrogation - Vous avez dit réalistes - point d’interrogation
aalliicceelleessccaannnnee&ssoonniiaaddeerrzzyyppoollsskkii développe une pratique artistique franco - tiret - française malheureusement inspirée de l’immobilisme paralysant notre pays - point - Alors même que la réalité d’aujourd’hui - virgule - la post-réalité - virgule - requiert toujours plus de capacité à bouger - virgule - à évoluer - virgule - à se transformer - virgule - à s’adapter - virgule - à aller de l’avant - virgule - le groupuscule semble faire des choix mettant en danger la présence des artistes français sur le marché de l’art mondial - virgule - et donc l’économie française dans son ensemble - point
— Le Point


 

 

 


Bien sûr, Le Point a raison. Nous aurions pu choisir de nous référer à un paradigme plus récent. Mais là où Le Point dérape, c’est que Le Point insinue que nous devrions nous soumettre à l’influence du post-réalisme. 
Si nous suivons le paradigme défendu par Le Point, dans le cadre de la formulation d’une proposition d’échange, cela nous pousserait à suivre le précepte suivant: «Soyez post-réalistes, demandez le post-impossible. »

 


Réflexions au sujet de l’émergence du « post-impossible »


Figurez-vous que nous avons développé une réflexion critique à l’égard du post-impossible.

Le post-impossible c’est nouveau. Ça a commencé à émerger dans les années 90. Le post-impossible, c’est ce qui est provisoirement bloqué dans l’impossible, pour une durée très courte. C’est comme si l’impossible avait la durée de vie d’un papillon.


 

Et même là c’est trop long. Comme si l’impossible était devenu fugace. Comme si la précarité avait gagné du terrain au-delà de tout, comme si la précarité étendait son ombre au-delà des gens, au-delà même de ce qui existe. L’impossible n’existe pas, mais l’impossible est devenu ultra-précaire.

C’est possible ?

Oui oui, c’est possible. C’est ce qu’on appelle : le post-impossible.

La source de la précarité de l’impossible, c’est l’argent. L’argent, c'est une des super-trouvailles de l'être humain, à égalité avec la roue. L’argent ET la roue sont des inventions qui ont permis de faire des progrès énormes dans les moyens de transport, et dans la vitesse. Avec l’argent, il est tout à fait possible de combler la distance existant entre l’impossible et le possible, de rapprocher les deux termes et, hop, comme par magie, de les faire se confondre.

Exemples :

– Il m’est impossible de faire la queue pour assister à une séance parlementaire car j’ai un job ultra-prenant (et le don d’ubiquité n’existe pas) mais je peux payer un clochard pour qu’il fasse la queue à ma place et que je puisse assister à cette séance parlementaire (et peser sur les décisions qui y seront prises).

– Il m’est impossible de nettoyer ma cellule de prisonnier car je ne dispose pas d’aspirateur, mais il m’est possible, pour un peu plus de 100 dollars par nuit, d’avoir une cellule propre, spacieuse et avec un seul lit dans une prison en Californie.

– Il m’est impossible de trouver le vaccin contre le SIDA, mais il m’est possible de donner 300 dollars à toute femme séropositive qui accepterait de se faire stériliser.

– Etc., etc.

 

Soit : une distance entre le post-impossible et le possible de 30 km. Soit: une vitesse de circulation de la monnaie  de 30km par seconde. A quelle heure le dernier petit impossible basculera irrémédiablement dans le grand possible ?

 

Le footballeur Ciro Immobile, juste avant son transfert ultra-rapide au Borussia Dortmund, en échange d'une somme astronomique.

Le footballeur Ciro Immobile, juste avant son transfert ultra-rapide au Borussia Dortmund, en échange d'une somme astronomique.

 

Manifeste pour une posture immobiliste

 

Face à ces constats, nous souhaiterions poser un manifeste. Un manifeste pour une posture immobiliste. Ce manifeste est construit sur un « contre » et un « pour ». C’est un manifeste assez simple.

 

1 – Nous nous positionnons contre le post-impossible. Nous nous positionnons contre l’extrême mobilité extrêmement rapide de la monnaie permettant le déplacement supersonique de l’impossible vers le possible. D’où :

  • notre proposition de mise en place d’un cycle de négociation super long et super laborieux (du genre bien immobiliste) concernant la fixation du prix de l’édition pif.
  • notre parti pris de ne pas vous demander de l’argent en échange, l’argent contribuant aujourd’hui à rendre tout possiblement possible.

2 – Nous nous positionnons en faveur de l’impossible. Et aujourd’hui, la seule chose qui reste impossible, ce qui ne risque pas de basculer dans le possible, c’est ce qui relève du merveilleux. Le merveilleux, du latin mirabilia : « choses étonnantes, admirables », ce qui appartient au surnaturel, au monde de la magie, de la féerie.

[Pont]

A travers la vitrine, Violaine regardait la boulangère, ses croissants, ses miches de pain. Elle ouvrit son petit porte-monnaie de cuir pour vérifier qu’il était, comme elle le savait, parfaitement vide. Passant son chemin, elle se dirigea vers l’Hôtel de Ville. Comme ça, pour passer le temps, se dit-elle. L’argent, elle n’en avait plus vu depuis des mois, des années peut-être, mais sa mémoire lui permettait de s’imaginer de manière précise et réaliste, ces petits ronds de métal qui lui manquaient aujourd’hui. Elle se répétait ces descriptions en boucle :
- Au recto,
une tête coiffée d’un bonnet couronné de feuillage
derrière la nuque, les initiales du graveur.
Au verso,
valeur inscrite entre deux cornes d’abondance.
Tranche lisse. Superbement lisse.

Allez une autre, se dit-elle.
- Recto :
la nymphe Europe, drapée, assise à droite
sur le tronc du platane sacré de la ville, dans une attitude
pensive.
Verso : taureau debout à droite,
détournant la tête à gauche, vers un paysage flou,
indéterminé.

Devant l’immense ventre de Paris, Violaine cessa de décrire les pièces de monnaies. Elle s’assit sur les pavés, dans une attitude
pensive.

- L’argent, enfin, est-ce donc autre chose que de la poésie ?

- Extrait du dernier roman réaliste d'aalliicceelleessccaannnnee&ssoonniiaaddeerrzzyyppoollsskkii.

 

 

 

Proposition d'échange de l'artiste à l'acquéreur.

 

Venons en aux faits. 

Nous sommes réalistes. En échange du « Pif », nous vous demandons ce qui appartient au monde de la féerie. Nous demandons à la Bibliothèque Kandinsky qu'elle nous écrive un poème.

Un beau. Un poignant. Ce serait merveilleux.

"Ca va être long". 

Il vous faudra travailler collectivement.Confronter vos métaphores, débattre entre vous pour vous mettre d’accord sur ce qui fait poésie.

"Ca va ressouder l'équipe".

La Bibliothèque Kandinsky deviendra alors une immense machine à poésie, une institution entièrement dédiée à l’écriture de poèmes adressés à des gens. C'est-à-dire, des poèmes adressés à aalliicceelleessccaannnnee&ssoonniiaaddeerrzzyyppoollsskkii dans un premier temps, puis à tous les autres citoyens français, et ensuite, pourquoi ne pas conquérir d’autres cœurs à l’international ?

L’Angleterre ?

Le Maghreb ?

Les États-Unis ?

La Chine ?

 

 

 

Dans l'attente de votre réponse, Mesdames, Messieurs de la Bibliothèque Kandinsky,

veuillez agréer nos sentiments distingués.

 

aalliicceelleessccaannnnee&ssoonniiaaddeerrzzyyppoollsskkii.