Lettre n°5 - de l'artiste à l'acquéreur


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Paris, le 21 janvier 2016,

 

 

Chère équipe de la Bibliothèque Kandinsky,

Nous sommes en retard, veuillez nous en excuser, nous ferons donc au plus court, sommaire : Grand Un : Grand A, BB, B.A., Crustacé, B.B. 
Grand Autre : Blabla, Cadabras, Grand A, Grand AAAAh, Grande pompe.

 

 

GRAND UN.
 

GRAND A.

La première raison de notre retard est que votre dernière lettre nous a plongées dans un grand désarroi. Vous y développez trois propositions d’échange qui peuvent - selon vous - faire aboutir la négociation : les deux premières consistent à échanger notre PIF contre un exemplaire d’un catalogue d’une exposition du Centre Pompidou ; et la troisième consiste en une invitation à présenter une performance artistique, chez vous, au sein de la Bibliothèque Kandinsky... Vous n’avez certainement pas mesuré la portée de ces propositions, et nous vous en pardonnons.

Car ces différentes propositions nous ont de fait confrontées au dilemme suivant : 

  • Devons-nous choisir la performance, c’est-à-dire saturer le Centre Pompidou de tout notre être, de toute la puissance, de toute l’aura de nos existences d’artistes ? 
  • Ou bien devons-nous plutôt choisir le catalogue, c’est-à-dire profiter de cette négociation pour améliorer notre situation matérielle et poursuivre l’accumulation de biens que nous avons engagée depuis notre naissance ? 

En somme, pour conclure cette négociation, devons nous ÊTRE ou AVOIR ?

 

BB.

Cette question existentielle aurait pu à elle seule justifier notre retard... mais votre lettre ne s’est pas limitée à cela. Alors que nous pleurons toujours la disparition de notre petit poème mort-né, vous continuez de votre côté à lui nier toute existence : 

Nous sommes au regret de devoir décliner votre proposition de poème, tout comme celle d’ailleurs d’un « Monument au petit poème mort-né », qui supposerait que le poème soit né à un moment donné, alors même qu’il n’a pas été conçu.
— Vous.

Non contents d’adresser des questions existentielles aux vivants, vous vous permettez également d’en adresser aux morts. Sachez que cette remarque a troublé le repos éternel de notre petit poème. Il s’est réveillé, a soulevé le couvercle en carton de sa sépulture provisoire, s’est redressé avec peine et les yeux mouillés, les lèvres tremblantes nous a demandé : « AVOIR ÉTÉ ou NE PAS AVOIR ÉTÉ ? »
Nous avons tenté de le calmer, de le ramener à la raison : « – Mais enfin oui, mon petit, tu as été, le temps de l’été c’est toujours trop court, mais oui, tu as été. D’ailleurs ici, tout le monde t’a pleuré :

Coquillages et crustacés déplorent la fin de l’été
— B.B.

– Tu entends ? Mêmes les coquillages et les crustacés regrettent ton existence. Même les crabes, les coraux, les couteaux, même les sirènes, même le commandant Cousteau te regrettent. Et pour éviter qu’à l’avenir un insolent vienne troubler ton repos, nous allons te donner un nouveau nom. Un nom qui mettra tout le monde d’accord et qui empêchera à jamais que l’on revienne te cuisiner avec cette question, "avoir été ou ne pas avoir été". Puisque tu es conçu mais pas né, tu t’appelleras désormais : petit poème pané. » 

Et pour finir de le convaincre, nous améliorâmes son petit tombeau provisoire :

 

Hélas, nos efforts pour calmer le petit poème pané se soldèrent par un échec. Ses sanglots ne firent que redoubler et, de ses yeux détrempés, il nous dit : « – ÊTRE moche ! ÊTRE trop la honte cette croix en chair de poissons reconstitués roulés dans la chapelure ! En plus ÊTRE dégoûtant parce que AVOIR des auréoles de gras sur le carton ! Et puis mon monument à la fin, ÊTRE ou NE PAS ÊTRE ? » 

 

Tristan Tzara : « –  ÊTRE ou NE PAS ÊTRE, là n’est pas la question. Ton monument, mon petit poème, il EST.  Il existe déjà.

Très, très, très, très long silence. Bon sang de bois : vous avez aussi réveillé Tristan Tzara…

Tristan Tzara : « –  Dans mon « Manifeste sur l’Amour faible et l’Amour amer », j’ai écrit une recette pour faire un poème. Le vôtre est déjà cuisiné, mais je me suis aperçu qu’il fonctionne aussi pour cuisiner un monument :

 

Pour faire un poème dadaïste monument au petit poème pané
Prenez un journal.
Prenez des ciseaux.
Choisissez dans ce journal un article ayant la longueur que vous comptez donner à votre poème monument
Découpez l’article en morceaux et mettez-les dans un sac
Agitez doucement
Sortez ensuite chaque coupure l’une après l’autre
Copiez Chiffonnez les consciencieusement dans l’ordre où elles ont quitté le sac
Le poème monument vous ressemblera
Et vous voilà un écrivain architecte infiniment original et d’une sensibilité charmante, encore qu’incomprise du vulgaire.

 

– Et la grande surprise, c’est que quelqu’un s’est chargé d’appliquer cette recette.  Ça, ça ne vous rappelle rien ?

 

État de choc. Une joie immense nous saisi : «  – Le monument au poème pané… il EST  

mais il appartient... à Bernard Arnault. »

 

B.A.

Tristan Tzara : –  ÊTRE ou APPARTENIR... voilà le dilemme du Monument !

Le problème, c’est que ce fameux Bernard, il ne peut pas comprendre. En tant que propriétaire, l’Être, il ne connaît pas. Pour lui, l’Avoir l’emporte sur l’Être, au point que l’Avoir peut même dévaliser l’Être. Dans mon manifeste j’appelle ça un self-cleptomane. Pour faire vite, un self-cleptomane, c’est un mec qui a tellement tout qu’il finit par se voler lui-même. Ce à quoi je réponds : « OUUUUUUU Bernard, OUUUUUU ! » (Pas « OUH », je lui dis pas « OUH », je lui dis « OU », attention nuance hein) Je lui dis : «  Bernard, la question n’est pas avoir ET avoir, mais avoir OU avoir, tu comprends ? Pour que le Monument au petit poème pané SOIT, il faut que tu abandonnes l’un de tes deux avoirs, ça s’appelle la redistribution. 
Écoute, Bernard, garde ta collection mais lâche les murs. Avec un peu de chance ça tiendra tout seul. Hein, tu confirmes Franky que si Nanard il lâche les murs ils tiendront quand même ?

Frank Gehry : – Mes architectes qui ont conçu le bâtiment à partir de mes maquettes me confirment que oui, a priori ça devrait tenir.

Tristan Tzara: –  Hé bah voilà ! Allez, va Bernard, quitte les lieux, va, je ne te hue point. »

 

 

CRUSTACÉ

Bernard Arnauuuuuult (Arnault arnault no no) fait une B.AAAAA. (béat béat éat ah)  Il abandonne les muuuuurs (les murs les murs mur mur) et les fondations de sa fondation au profit d’un duo d’artistes quiiiiiii (qui qui qui qui) projettent d’y installer leur Monument au petit poème panéééééééé (pané pané ).

– Les échos.

Bernard Arnaud fait une Bonne Action. Il aurait non seulement abandonné sa coquille vide mais aussi toute vie en société. Bouleversé par l’exposé de Tristan Tzara sur sa selfcleptomanie, il aurait décidé de se concentrer entièrement à la reconstruction de son être en faisant le choix de vivre de manière solitaire, dans une grotte. Bernard l’ermite serait actuellement à la recherche de vérités et de principes supérieurs, bref, de spiritualité. 

 

– Thalassa.

La nouvelle se répandit comme une traînée de poudre. Tandis que certains en profitaient pour s’en fourrer plein les narines, d’autres organisaient la riposte. Il faut dire que la nouvelle était dure à digérer : Bernard Arnault, figure tutélaire de l’AVOIR, avait accepté de se défaire d’une partie de ses biens au profit d’une noble cause... Cela dérangea. Cela choqua. Et cela aboutit fatalement à une vague de contestation, qui inonda les réseaux sociaux avant de gagner la rue. (Ce qui explique une nouvelle fois notre retard)

 
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Cette mobilisation était inédite. À travers le slogan « J’appartiens à Bernard », des millions de manifestants revendiquaient leur appartenance à un groupe : LVMH.

On entendit l’un des manifestants s’exprimer à ce sujet :
« – Pour nous, L’APPARTENIR  est un principe philosophique supérieur à L’ÊTRE. Et je dirais même que l’être émane de l’appartenance : j’appartiens à un groupe, donc je suis. Nous sommes tous un morceau de Bernard, nous appartenons tous à Bernard, car nous estimons faire partie de quelque chose de supérieur, un grand tout. Et on n’invente rien, il suffit de lire les classiques ! Bernard, c’est ce que le philosophe Plotin appelait Le Grand Un. Il disait « le multiple n’existe pas : tout participe à l’Un. La merveille, c’est l’Un. » Et bien nous, c’est en Bernard que nous avons reconnu notre Grand Un. »

Un autre manifestant poursuivit : « C’est très valorisant d’appartenir à Bernard, le groupe LVMH améliore la condition de l’ÊTRE humain. Vous ne lisez pas la presse ? »

 

 

 

B.B.

Mais cette formidable unanimité n’était que façade. Cette revendication d’appartenance au Grand Un cachait en fait des réalités très diverses... À y regarder de plus près, on dû se rendre à l’évidence que, même rassemblées sous le même slogan, les motivations des manifestants n’étaient pas toutes les mêmes. Il n’y avait qu’à observer leur style vestimentaire. Voyez ceux-ci par exemple : écharpes noires dissimulant le visage, jogging noir et sweat à capuche, noir :
« – Ah mais nan nan nan on n’est pas des anarchistes, nous aussi on appartient à Bernard ! C’est juste que, voilà, c’était pour nous démarquer un peu, parce qu’on n’est pas tout à fait d’accord, et si on s’est habillé comme les Black Block c’est juste parce que, nous, on n’appartient pas à B.A. mais à B.B. : à Bernard Blistène. »

La manifestation se dispersa d’elle même, sans gaz lacrymo ni jets d’eau, lorsque les manifestants prirent conscience qu’ils n’appartenaient pas tous au même Grand Un. 

 

 

 

GRAND AUTRE.

La manifestation était dissipée, certes, le calme était revenu, d’accord, l’existence de notre Monument était entérinée, ok, mais… malgré vos écharpes, vos joggings et vos capuches, nous vous avions reconnu, vous équipe de la Bibliothèque Kandinsky. Pris en flagrant délit d’appartenance. Convaincus vous aussi que votre ÊTRE découle de votre appartenance à Bernard, votre Grand Un, votre directeur du Centre Pompidou.

Laissez nous vous dire, Mesdames et Messieurs de la Bibliothèque Kandinsky, que votre Grand Un n’est pas différent d’un Grand Autre.

 

BLABLA.

Quand vous dites que vous refusez de nous écrire un poème, que vous refusez d’ériger un monument au poème pané, quand vous exprimez la plus grande prudence en n’abordant aucun sujet à part l’art et les livres, quand vous faites la liste de vos missions et affirmez ne pouvoir en sortir… quoique vous disiez, ce n’est pas vous qui le dites, c’est Bernard.

Et ce n’est pas nous qui le disons, c’est Lacan.

Pour Lacan, la parole du sujet est parasitée par le Grand Autre : cette instance supérieure qui pilote les pensées et les dires.  Ce que Lacan veut dire c’est que vous ne pensez pas par vous même, donc vous n’êtes pas vous-même : vous êtes pensés. Enfin ce qu’il essaye de dire c’est qu’en pensant penser, vous pensez être. Alors que vous ne pensez pas à penser que vous ne pensez pas à être. Enfin Lacan pense qu’en pensant que vous êtes là où vous pensez que l’autre vous pense, vous n’y êtes pas, parce que justement c’est là où vous pensez à la mère du voisin de la cousine du neveu de votre ami qui est maintenant décédé, le pauvre.

Le drame du sujet est dans le verbe, c’est là qu’il y fait l’épreuve de son manque à être.
— Jacques Lacan.
 

CADABRAS.

Fortes de ce constat, nous nous dîmes : « Exorcisons le Bernard qui est en eux ». 

Les séances s’enchaînèrent, nous perdîmes un temps fou, et notre retard s’aggrava… Et le pire, c’est que ce fut peine perdue. Nos séances d’exorcismes n’eurent aucun effet. Apparemment le rituel n’était pas le bon, Bernard demeurait incrusté dans votre coquille sans que nous réussissions à l’en déloger…

Seule une personnalité hors-norme, dotée de dons exceptionnels, seule une personne experte de la langue et de l’âme, seule une magicienne, en fait, seule la femme d’un grand philosophe pouvait avoir la force de persuasion nécessaire pour convaincre Bernard de quitter votre corps. Et c’est donc tout naturellement que l’exorcisme arriva par Arielle Dombasle.

Elle publia cette photo et l’accompagna de ce tweet en date du 14 janvier 2016 :

 
 

La déclaration d’Arielle « cadabras mais pas de jambes » fit son effet... Elle affirmait être ambigüe, libre et inclassable. En exhibant « J’appartiens à Bernard » accompagné de ce commentaire elle laissait planer le doute. Elle sous-entendait qu’elle n’appartenait pas seulement à Bernard Henri-Lévy. Pire, elle sous-entendait aussi pouvoir être prise par Bernard sur le Tapie, sur le Buffet, dans l’ouverture de Laporte. Elle sous-entendait qu’elle pouvait s’abandonner à un Lama, à un Loizeau ou un Le Coq... Évidemment elle sous-entendait aussi être disponible pour Bernard Blistène.

La brèche était ouverte et Bernard Blistène en profita pour s’y engouffrer. Abandonnant votre coquille, se retirant de vous, il rejoignit Arielle, sa nouvelle muse. 

 
"Zoodram 4", Pierre Huyghe (d’après La Muse endormie de Brancusi), présenté au Centre Pompidou en 2013.

"Zoodram 4", Pierre Huyghe (d’après La Muse endormie de Brancusi), présenté au Centre Pompidou en 2013.

 
 

GRAND A.

Enfin ! Enfin nous vous voyons tels que vous êtes. Votre petite coquille gisant au sol, offerte, nous apparaît comme une invitation à l’amour. Mais pas à la manière d’Arielle, pas un amour volage, non : un véritable amour. Un Grand A.
Et ce Grand A nous rappelle notre terrible dilemme, souvenez vous le début de cette lettre, souvenez-vous : ÊTRE ou AVOIR ?

Il se trouve que devant votre coquille offerte, tout nous prédispose à vous posséder à notre tour, à VOUS AVOIR. Mais deux arguments s’y opposent :

  • Rappelons d’abord que nous connaissons désormais les risques inhérents à la propriété : la menace de la redistribution, donc de l’expropriation, bref : le viol.
  • Mais disons surtout que VOUS AVOIR reviendrait à transformer notre GRAND A en amour possessif. Nous deviendrions nous même des personnes ayant besoin de s’approprier les pensées d’un autre. Vous avoir ferait de nous des Bernards en puissance, nous finirions par dire : « Je suis Bernard », rien ne nous différencieraient des Bernard (sauf, peut-être une pointe d’amour en plus). 

Nous ne profiterons donc pas de la présente négociation pour améliorer notre situation matérielle et poursuivre l’accumulation de biens que nous avons engagée depuis notre naissance. Par conséquent nous récusons l’AVOIR, c’est à dire la propriété de votre ÊTRE, et a fortiori vos deux propositions de catalogue. 

Nous approchons de la résolution de notre dilemme, n’ayant plus d’autre choix que d’ÊTRE VOUS.
Y a-t-il quelque chose de plus beau que d’envisager le Grand A comme un amour fusionnel ? Nous voulons confondre notre ÊTRE avec le vôtre, les faire coïncider.  Nous acceptons donc votre troisième proposition, à savoir de performer. Nous ambitionnons de saturer le Centre Pompidou de toute la puissance de nos existences fusionnées.
Mais attention ! Nous ne parlons pas ici de coït. #PASDAMALGAME. C’est l’intellect qui anime l’amour fusionnel : l’un connaît à l’avance les désirs et les pensées de l’autre, si bien qu’il est capable de finir les phrases de l’autre. Notre amour fusionnel sera si grand que nous parviendrons même à commencer vos phrases. Nous les commencerons, et nous les achèverons.

Nous écrirons des mots, qui bout à bout feront des phrases, qui bout à bout deviendront votre pensée, que vous assumerez publiquement.

 

GRAND AAAAAAH.

Tristan Tzara :  « La pensée se fait dans la bouche. »

 

GRANDE POMPE.

P.S. : Savez-vous que les amoureux fusionnels sont aussi mignons qu'insupportables ? Notre fusion sera si parfaite qu’elle agacera les célibataires autant que les couples. On ne saura plus qui parle, si c’est vous, ou si c’est nous. La fusion engendre toujours de la confusion…

Au  milieu de cette confusion, vous aurez enfin la possibilité de vous exprimer en votre nom (mais sous notre plume) sur tout et n’importe quoi : la poésie, la cuisine française, l’évolution des prix, et votre propre Institution, sans que cela vous porte préjudice dans le cadre de vos fonctions. Vous aurez même la possibilité de critiquer publiquement le choix que vous avez fait, à savoir faire entrer dans vos collections le PIF sous-titré « La critique d’art ». Qui sait : peut-être même annoncerez vous lors de cette cérémonie ne plus être désireux d’acquérir le PIF ?

 

« JE N'AI PAS LE TEMPS DE DIRE AU REVOIR,
JE SUIS EN RETARD, EN RETARD, EN RETARD. »