Lettre n°4 - de l'acquéreur à l'artiste


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à Paris, le 23 septembre 2015

 

CHÈRES AALLIICCEELLEESSCCAANNNNEE&SSOONNIIAADDEERRZZYYPPOOLLSSKKII,

Nous ne vous avons pas oublié, mais il aura fallu passer l’été pour que nous disposions d’un peu de répit pour vous répondre. En effet, nos services sont depuis quelques semaines en déshérence – provisoire, puisque nous réintègrerons le Centre en novembre prochain – et la logistique associée aux travaux qui se déroulent actuellement à la bibliothèque nous a beaucoup mobilisés.

Comme disait Platon, qui, lui, était poète : « À pratiquer plusieurs métiers, on ne réussit dans aucun ». Ce sera donc, comme exposée dans notre courrier précédent, notre ligne de conduite et nous sommes au regret de devoir décliner votre proposition de poème, tout comme celle d’ailleurs d’un « Monument au petit poème mort-né », qui supposerait que le poème soit né à un moment donné, alors même qu’il n’a pas été conçu.

Nous vous proposons donc, comme vous le suggérez, de nous recentrer sur nos compétences en revenant à l’objet qui nous occupe, qui n’est ni une fontaine, ni un chien, ni un homme politique, ni un slip rose sexy. Cet objet est un livre d’artiste comprenant plusieurs documents imprimés contenus dans une pochette plastique que l’on peut décrire, en vocabulaire bibliothéconomique, de la façon suivante :

Pochette avec une vignette collée en coul. contenant 1 brochure non paginée, ill. en coul. + 1 exemplaire de "La critique d’art" par André Richard dans la collection "Que sais-je ?" avec un marque-page inséré + 1 brochure "Le prix du Pif", [8] p. 1 dépliant [4] p. + 1 feuillet "Pif : tarif des pochettes".

Voici nos propositions en échange de cet objet que nous souhaitons faire entrer dans les collections de la bibliothèque Kandinsky.

 

Proposition 1 : échanger le Pif « la critique d’art » contre un exemplaire du catalogue de l’exposition Jeff Koons présentée récemment au Centre Pompidou.

Jeff Koons : la rétrospective : [catalogue publié à l'occasion de l'exposition présentée au Centre Pompidou, Musée national d'art moderne, Galerie 1, du 26 novembre 2014 au 27 avril 2015] / Scott Rothkopf ; avec les contributions de Bernard Blistène, Antonio Damasio, Jeffrey Deitch... [et al.]. - Paris : Ed. du Centre Pompidou, 2014. - 1 vol. (311 p.) : ill. en noir et en coul., couv. ill. en coul.; 31 cm.

Selon le palmarès des expositions de 1977 à 2015, rendu publique par le Centre Pompidou, l’exposition Jeff Koons arrive en 5ème position des expositions les plus fréquentées, avec 650 045 entrées, certes derrière Dali (2 fois), Matisse et Kandinsky, mais tout de même devant Soulages et même Edward Munch, ce qui laisse rêveur pour un artiste contemporain, vous en conviendrez !
Koons bat même le record toute catégorie de fréquentation dans les premiers jours d’ouverture avec une moyenne de 6638 visiteurs pour les 17 premiers jours d’exposition.
Et, peut-être, vous avez manqué cette exposition ? Alors, voici une occasion pour vous de vous rattraper. Vous n’y étiez pas, mais vous avez le catalogue !

 

Proposition 2 : échanger le Pif « la critique d’art » contre un exemplaire du catalogue Dada de l’exposition présentée en 2005 au centre Pompidou.

Dada : catalogue publ. à l'occasion de l'exposition présentée au Centre Pompidou, Galerie 1, du 5 octobre 2005 au 9 janvier 2006 / sous la dir. de Laurent Le Bon. - Paris : Centre Pompidou, 2005. - 1014 p. : ill. en noir et en coul. ; 29 cm + 1 étiquette avec fil. ISBN 2844262775

Si l’exposition Dada arrive loin derrière celle de Jeff Koons en termes de fréquentation, son catalogue, quant à lui, de par sa facture et sa pagination s’en distingue singulièrement. Il dépasse le millier de pages et se présente sous la forme d’un bottin. Comme le relevait la revue en ligne Sens Critique dans son envoi du 5 octobre 2005 (source : http://www.senscritique.com/livre/Dada/495448#).

« Conçu comme un « annuaire dada », à la façon d'un bottin ou d'un abécédaire, imprimé sur papier fin et en parfaite adéquation graphique avec le sujet traité, l'ouvrage réunit l'ensemble le plus complet à ce jour de documents, correspondances, oeuvres participant de l'esprit dada, dont un grand nombre d'inédits. Il représente une somme documentaire majeure sur ces années 1915-1924 durant lesquelles - de Zurich à New York en passant par Berlin, Hanovre, Paris et Cologne - quelques-unes des figures essentielles de l'histoire de l'art - Marcel Duchamp, Picabia, Man Ray, Kurt Schwitters, Hannach Höch, Jean Arp, Hans Richter ...- ont défini les grandes lignes de leur pratique artistique. L'ouvrage est complété par de courtes synthèses sur des lieux, oeuvres, thèmes et événements dada, par la chronologie la plus documentée à ce jour sur le dadaïsme établie par Matthew S. Witkovsky et par une bibliographie qui en font l'outil de référence indispensable sur le mouvement Dada. »

Il n’est donc pas étonnant qu’une décennie après la tenue de cette exposition, ce livre de référence soit épuisé. Vous aurez donc peut-être à cœur de l’avoir dans votre bibliothèque afin de pouvoir vous y référer à l’occasion. Mais non seulement, car ce catalogue désormais introuvable est devenu un objet de spéculation, se négociant à plusieurs centaines d’euros sur internet et il est à parier, que si vous l’avez encore dans une dizaine d’années, sa revente pourra vous assurer, en cas de besoin, un pécule non négligeable.

Mais « Que sais-je ? », il est peut-être possible que vous récusiez ces deux premières propositions, tant est que dans un communiqué diffusé le 10 septembre 2015 à l’occasion de votre spectacle intitulé « Aléatoire », que vous présenterez au Centquatre du 6 au 10 octobre 2015, on pouvait lire :

 « … c’est un spectacle qui respecte le principe de l’égalité des choses, et qui s’interdit donc de privilégier un titre plus qu’un autre. » ,

A moins que vous ne souhaitiez déroger au principe émis ci-dessus, que d’ailleurs vous nuancez semble-t-il en inscrivant en page de titre des Que sais-je ? diffusés dans les pochettes Pif, la mention suivante :

« Si tous les Que sais-je ? sont égaux
Il y en a qui le sont plus que d’autres. »

Et afin donc de vous assurer une porte de sortie, nous vous faisons cette troisième proposition.

 

Proposition 3 : organiser à la Bibliothèque Kandinsky une séance publique de remise symbolique du Pif « la critique d’art » à l’occasion d’une performance réalisée par les artistes.

Cette performance prendrait la forme souhaitée par les artistes dans le cadre des contraintes logistiques inhérentes à la bibliothèque Kandinsky. Elle serait filmée et les artistes auraient le droit d’utiliser la captation dans le cadre de leurs activités. La bibliothèque Kandinsky offre donc aux artistes son espace, sa logistique, sa communication.

On peut lire en conclusion (p. 122) du Que sais-je ? « La critique d’art » d’André Richard, inséré dans la pochette Pif, publié en 4ème édition en 1980, la remarque suivante :

« Alors que les époques qui ont précédées la nôtre ont pratiqué sans scrupule le jugement canonique ou le jugement subjectif, les nouvelles générations s’interrogent.»

Et citant Doubrovsky (Pourquoi la nouvelle critique ?, 1966) :

« Une critique de la critique, voilà précisément de quoi on aurait besoin. »

La jeune génération dont vous faites partie, plus de trente cinq ans après les propos émis ci-dessus, aurait-elle vocation à remettre en cause « les règles (critères) parfois nettement, le plus souvent obscurément formulées, par référence auxquelles s’affirme le jugement esthétique. » (Richard, op. cit., p. 3) ?
 
Dans l’attente de votre réponse et en espérant que parmi ces propositions, l’une d’entre elles permettra d’assurer l’entrée de votre livre dans nos collections, veuillez recevoir, chères aalliicceelleessccaannnnee&ssoonniiaaddeerrzzyyppoollsskkii, nos meilleures salutations.
 

L’équipe de la Bibliothèque Kandinsky.